"TANT QU'IL EN RESTERA UN" - "VIGIL ET AUDAX"

LES DERNIERS ENGAGEMENTS DE LA CAVALERIE MONTEE

Ce qui suit est le Récit de la Campagne d’un Groupe d’Escadrons à cheval du 3e Chasseurs d’Afrique en Tunisie 1942 -1943. Sans doute, pour l’Armée française, les dernières missions de la cavalerie montée engagée contre les Italo-allemands de Rommel. 

de la nuit du 7 au 8 Novembre 1942 à fin janvier 1943 :

«A la mémoire du Cavalier Thomas de Mazière tué le sabre à la main et des chasseurs du peloton  des Moutis tombés à Ousseltia pour la France et l’honneur de l’Armée et de la Cavalerie ». Albert ANTHONY

                

Le groupe d’escadrons à cheval du 3ème Chasseurs d’Afrique dans la campagne de Tunisie 1942 - 1943

AVANT PROPOS ; 

Les pages qui vont suivre sont le récit de la campagne du groupe d’escadrons montés du 3ème Chasseurs d’Afrique en Tunisie, pendant la second guerre mondiale, entre le mois de novembre 1942 et le mois d’avril 1943.

Ce récit pourrait n’être qu’un récit de guerre parmi tant d’autres, mais il présente deux particularités qui le rendent intéressant au lecteur.

D’une part il se situe à un moment capital pour la guerre et pour la France.

En effet, le 8 novembre 1942, au petit jour, les Anglais et les Américains débarquent en Algérie et au Maroc ; les Allemands ripostent en débarquant en Tunisie. Trois jours plus tard, la France entière est occupée, le gouvernement de Vichy est dans les mains du vainqueur de 1940. Ces deux faits vont faire basculer le cours de la guerre. La France, ou du moins ce qu’à l’époque on appelle l’empire français, c’est-à-dire l’Afrique du Nord, l’A.O.F. et l’A.E.F., va reprendre le combat aux côtés des Alliés jusqu’à la victoire en commençant par lancer ses troupes, malgré les moyens dérisoires laissés par l’armistice de 1940, contre les Allemands et les Italiens en Tunisie. Ce sera une campagne d’hiver dans les djebels, dure et coûteuse en hommes, mais dont nous sortirons victorieux avec les Anglais et les Américains.

D’autre part, c’est le récit du dernier combat mené par une unité à cheval au sein de l’Armée française. Le 3ème chasseurs d’Afrique est à cette époque, en garnison à Constantine, un régiment de cavalerie mixte, c’est-à-dire comprenant deux escadrons motorisés et deux escadrons à cheval. Le groupe d’escadrons à cheval va être immédiatement dirigé vers le nord puis le centre de la Tunisie, alors que le groupe motorisé A.M. et motos le sera vers le sud et la région de Gafsa. Et pendant près de six mois le groupe à cheval va mener des patrouilles incessantes, souvent offensives avec des moyens de feu dérisoires, au profit des unités d’infanterie auxquelles il se trouve rattaché jusqu’au jour où l’ordre viendra de se porter au devant d’éléments blindés allemands, pour en entraver la marche et permettre ainsi la mise en place d’une contre-attaque alliée. Le courage de ces cavaliers, allant jusqu’à la charge le sabre à la main, trouvera sa récompense dans une citation à l’ordre de l’armée, et dans le choix que feront plus tard les Etats Majors, du 3ème chasseurs d’Afrique comme régiment de reconnaissance de la 1ère division blindée, fer de lance de la 1ère armée française reconstituée sous les ordres du général de Lattre de Tassigny.

Ce récit est aussi le recueil de souvenirs d’un jeune garçon, engagé à 19 ans, sous officier à 20 ans, de tradition familiale militaire, venu de France comme tant d’autres de ces jeunes, qui mettant leurs espoirs dans une reprise du combat, ont voulu fuir la main mise de l’occupant. Ce sont les impressions instantanées ressenties en face des situations souvent dramatiques provoquées par ce combat particulier qu’est le combat à cheval. Mais c’est aussi toute la chaleur de la camaraderie qui naît naturellement dans de telles circonstances et la confiance aveugle dans ces chefs que sont les « Officiers de Cavalerie ».

Mais que le lecteur n’oublie pas que l’armée française de 1943 ce sont tous ces jeunes hommes, pour la plupart Français de souche, ou pieds noirs, qui vont être des tirailleurs, des zouaves, des Chas’d’Af. Et des spahis, des légionnaires, chrétiens ou musulmans qu’on va retrouver sur les champs de bataille d’Italie sous les ordres du Général Juin, en Provence, dans les Vosges, en Alsace et pour finir sur le Danube avec le Général de Lattre de Tassigny.

Grâce à eux, la honte de 1940 sera effacée et la France aura sa place à la signature de l’armistice du 8 mai 1945. Puisse ce récit nous le rappeler ! Il aura alors atteint son but.

Intinéraire du 3e escadron-3e RCA

I – Nuit du 7 au 8 novembre 1942.

II – Dimanche 8 novembre 1942.    "A cheval"

III –9 novembre 1942. 

IV – 10 Novembre 1942.     "Au pas"

V – 11 Novembre 1942.       "Le réveil"

VI – Fin Novembre, début décembre.    "La marche"

   "Appel des fourriers"

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VII – Décembre 1942

Il pleut toujours, le départ de l’escadron de sa zone de repos est imminent. Vraisemblablement notre destination est celle des Djebels dominant la plaine côtière et la ville de Kairouan, occupés par la division d’Alger face à l’armée italienne assez inactive, la vraie bataille ne pouvant avoir lieu que dans le nord ou le sud c’est-à-dire contre les Allemands. Un contretemps va m’obliger à m’éloigner quelques jours de l’escadron. Depuis un certain temps je suis atteint d’ulcères variqueux aux deux jambes, des plaies se sont ouvertes et suppurent abondamment et de plus j’ai la fièvre. Le médecin de l’escadron se déclare impuissant à me soigner avec les moyens dont il dispose et décide de m’évacuer malgré mes protestations sur l’hôpital divisionnaire de Tébessa. Je vais ainsi vivre l’expérience d’un séjour dans une ambulance, sans être cependant gravement atteint.

Vers le 20 décembre je suis à Tébessa, où l’hôpital militaire est installé dans une école, et pour la première fois depuis le départ de Constantine je dors dans un lit. Les salles sont pleines, car les Allemands viennent de lancer une violente offensive dans la région de Teboursouk et Pont du Fahs, à la jonction des Anglais et des Français et les blessés affluent. Dans la plupart des cas ils sont opérés et soignés et aussitôt évacués par trains ou par la route sur l’Algérie. L’inaction me pèse très vite, et, pour moi l’évacuation est hors de question ! Devant le spectacle pitoyable de tous ces blessés et étant titulaire du brevet de secouriste SSBM1, je n’hésite pas à aller trouver les infirmiers pour leur proposer mes services, pour les pansements ; je peux ainsi voir de terribles blessures. Les nuits surtout sont pénibles avec les gémissements de tous ces pauvres gars et l’arrivée continuelle de nouveaux convois.                (1 Société de secours aux blessés militaires)

Le 24 décembre nous apprenons le drame qui vient d’avoir lieu à Alger, l’amiral Darlan est assassiné dans son bureau par un jeune fanatique. Bien plus tard on connaîtra les circonstances de cet attentat mais l’identité de ceux qui ont armé le bras de ce garçon restera un mystère. Voilà une fois de plus la France au bord du gouffre, sans chef. Pour nous, le général De Gaulle est encore quasiment un inconnu, établi à Londres avec peu de moyens et peu prisé par l’entourage de l’amiral et l’ensemble des chefs militaires d’Alger. Aussi, c’est au général Giraud qu’échoit le pouvoir avec l’accord des Anglais et des Américains.

Noël 42 passe sans que l’on y prête grande attention, nos pensées vont surtout vers nos familles en France, qui vont célébrer la nativité dans l’angoisse et la prière. Mon état s’améliore et je peux de nouveau mettre mes houseaux. Du coup je suis transféré dans une annexe de l’hôpital pour malades en fin de traitement, annexe installée dans des baraquements en bois. Là, plus de lit, plus de chauffage : la paille et une couverture sont les seuls moyens de couchage. Dès le matin après la visite et les soins nous sommes désoeuvrés, j’ai hâte de retrouver l’escadron dont je n’ai aucune nouvelle.

Voisinant avec l’ambulance est installé un camp de transit pour les prisonniers, séparés en deux par des barbelés, d’un côté se trouvent les Allemands, de l’autre les Italiens, gardés par des tirailleurs ; je suis frappé par l’attitude des uns et des autres. Les Allemands sont fiers et arrogants, par contre les Italiens semblent avoir le moral très bas. Ils nous font signe de fumer et nous leur lançons des cigarettes par-dessus les barbelés. Enfin le médecin juge que mon état me permet de rejoindre mon escadron. J’apprends dans les services divisionnaires que celui-ci doit toujours se trouver dans la région où je l’avais laissé mais plus en avant du côté d’Oussëltia. Les moyens pour le rejoindre : le train jusqu’à Maktar puis un camion ravitaillant le secteur.

VIII – Janvier 1943.

Le 20 janvier 1943 je suis dans un camion roulant vers le Djebel. Le chauffeur me dit que le secteur est pour le moment assez calme et qu’il sait où se trouve l’escadron. Nous allons soulevant la poussière de la route car la pluie a cessé depuis quelques jours et le ciel est bleu. Soudain nous apercevons très haut une patrouille de deux avions. Impossible des les identifier. Prudent le chauffeur arrête son véhicule et nous nous précipitons dans le fossé, les avions s’éloignent sans s’occuper de nous. Dans le lointain vers le nord on entend le grondement du canon. Nous repartons et en fin d’après-midi nous arrivons à un carrefour où se trouve une mechta ; à l’intérieur de celle-ci est installé le central téléphonique distribuant les communications de tout le secteur. C’est le carrefour d’Oussëltia. Au nord la route va vers Pont du Fahs, Teboursouk et Tunis, à l’est vers Kairouan à travers les positions françaises et italiennes, au sud vers Pichon et Gafsa.

Le chauffeur m’indique que le 3ème escadron du 3ème RCA se trouve tout près, à proximité de la route de Kairouan. Il me laisse donc au carrefour et poursuit son chemin vers son unité

J’aperçois les chevaux sous les arbres, j’ai l’impression de rentrer chez moi. Je vais enfin retrouver mes camarades et mon peloton. Celui-ci est là, éparpillé sous les chênes-liège et les oliviers. Je vais aussitôt me présenter au lieutenant des Moutis. Hélas ! Celui-ci m’annonce que par suite de déficit en gradés au peloton du lieutenant Crinon, je suis muté à cette unité. Je connais bien ce lieutenant mais je regrette de quitter les jeunes gars avec qui je suis depuis plus d’un an et surtout mon ami Paul Darnaudery. On m’affecte le cheval et le harnachement d’un sous-officier évacué à l’arrière et je fais connaissance avec mon groupe de combat. J’apprends également comment s’effectue la mission actuelle de l’escadron. Depuis mon départ il a gagné des lignes tenues par la division d’Alger, face aux Italiens dans le Djebel. Le groupe d’escadrons formé par les pelotons de combat et le peloton mitraille a installé son bivouac où nous sommes en ce moment. Chaque peloton monte aux positions à tour de rôle pour une semaine environ à côté des unités d’infanterie de la division, sur les pitons, et y effectue son métier de cavalier, c’est-à-dire fournit des patrouilles de reconnaissance entre les lignes ennemies. Pour l’heure c’est le 3ème peloton, celui de l’adjudant-chef Laigre qui s’y trouve.

Je retourne voir mon ami Darnaudery, pour connaître ce qui s’est passé depuis mon départ, et c’est ainsi que j’apprends l’action d’éclat à mettre au crédit du peloton : le 27 décembre celui-ci se trouve sur les positions. Une patrouille, dans laquelle il se trouve, est envoyée de jour vers les lignes italiennes. Il va être midi, quand soudain en arrivant au sommet d’une crête, la patrouille découvre en contre bas, dans le fond d’une cuvette, toute une compagnie italienne en train de « casser la croûte ». Pas une sentinelle ne les protège. Les hommes ont posé leurs armes et discutent bruyamment. Le chef de patrouille dispose ses cavaliers et son FM dans le plus grand silence tout autour de la cuvette, et fait ouvrir le feu. Les Italiens surpris lèvent les bras et se rendent. Bilan : un Italien tué et leur capitaine blessé à la main. La patrouille ramène triomphalement ses prisonniers dans les lignes françaises, pas loin d’une centaine d’hommes2(2 Voir en annexe le récit de ce combat par le Lieutenant des Moutis)

Je ne peux que regretter de n’avoir pas été là pour participer à ce fait d’armes bien dans les traditions de la Cavalerie. Je rejoins mon nouveau peloton, ne me doutant pas que c’est la dernière fois que je revois mon ancien.

IX – Nuit du 20 au 21 janvier 1943

La nuit est tombée, et je retrouve vite les habitudes du bivouac. Tout dort, lorsque brusquement vers une heure du matin les hommes de garde viennent nous réveiller en nous recommandant le plus grand silence. L’ordre est donné par le lieutenant Crinon de seller immédiatement les chevaux et de nous tenir prêts à partir. Dans la nuit nous distinguons le peloton des Moutis déjà à cheval et le peloton mitraille qui finit d’équiper ses chevaux de bât. Pour l’instant il n’y a pas de Lune, et c’est une chance car le Lieutenant Crinon nous apprend rapidement qu’une colonne blindée allemande vient par la route de Fahs de parvenir au carrefour d’Ousseltia où elle a surpris et fait prisonnier le téléphoniste de garde. Celui-ci a toutefois pu donner l’alerte générale à tout le secteur quand il a vu un char « énorme » stopper devant la mechta.

Tout le secteur de la division se trouve pratiquement encerclé vraisemblablement par une division de panzers, et le groupe d’escadrons étant la seule unité sur place c’est à lui que revient l'honneur de tenter d’empêcher les unités allemandes de progresser vers les positions françaises, en attendant que les secours arrivent pour stopper cette colonne.

Le peloton des Moutis est déjà parti depuis un moment quand nous démarrons à notre tour. Les lieutenants le Corbeiller et Crinon sont en tête de notre colonne, le peloton mitraille à l’arrière avec le commandant Gentien et son P.C. Nous nous dirigeons dans le plus grand silence vers le 1er carrefour, et à environ 100 m de celui-ci nous obliquons sur notre droite, pour longer les bas-côtés de la route de Pont de Fahs. Malgré l’épaisseur de la nuit nous nous rendons compte que nous sommes à quelques mètres des Allemands. Nous entendons parler distinctement ceux-ci et nous ne pouvons retenir un sentiment de frayeur quand nous voyons apparaître au-dessus de nous, sur la route les silhouettes de chars gigantesques stoppés en colonne. Heureusement nos chevaux ne font pas de bruit et nous nous écartons au plus vite de cette zone dangereuse. Hélas, il n'en va pas de même pour le peloton mitraille qui nous suit. Ses mitrailleuses et ses mortiers font un bruit infernal qui donne l’alerte aux Allemands. Ceux-ci ouvrent le feu et les balles traçantes passent au-dessus de nous car la Lune se lève et notre petit groupe doit commencer à être visible, d’autant que beaucoup de chevaux barbes sont gris ou blancs. Les lieutenants nous emmènent au galop vers un mamelon bordant la route et nous nous retrouvons à l’abri derrière lui. Nous saurons plus tard que le peloton mitraille a fait demi-tour et regagné le lieu du bivouac au grand galop.

Nous retrouvons notre route, le calme retrouvé. Quelques traînées de traçantes passent encore au-dessus de nos têtes et vont se perdre au loin, puis le silence revient. Nous atteignons une suite de monticules et un oued qui se fraye un chemin au fond d’un petit ravin. C’est l’endroit idéal pour mettre les chevaux à l’abri ; nous mettons pied à terre. A notre gauche, nous voyons un piton assez élevé qui nous sépare de la route où sont arrêtés les Allemands. Le carrefour et la route de Kairouan sont tout proches. Ce piton est la position que nous devons occuper, nous commençons l’ascension et nous retrouvons au sommet, parsemé de quelques rochers qui vont nous procurer un abri tout relatif. Les groupes de combat sont répartis, les FM mis en batterie, les objectifs définis. Le jour ne va pas tarder à poindre car il est aux environs de 5 heures du matin.

Tout est cependant calme autour de nous et je repense à ces chars totalement inconnus. Le peu qu’on a pu en distinguer laisse à penser qu’ils font au moins 50 tonnes, quant à leurs canons ils sont d’un calibre largement supérieur à celui utilisé par les Anglais et les Américains.

Les premières lueurs du jour nous permettent de nous rendre compte de notre situation : de la hauteur où nous sommes, nous pouvons voir la route remontant vers Tunis d’où les Allemands ont surgi, route qui pour le moment est vide ; elle passe à quelques centaines de mètres du piton et nous lui faisons face. A notre droite un 2ème piton, couvert de quelques arbres, qui domine également la route. Entre les deux, la route de Kairouan remontant vers l’est dont nous devons interdire le passage aux Allemands. Sur le 2ème piton nous arrivons à distinguer les hommes du peloton des Moutis. Le dispositif pour remplir notre mission est en place, le temps est beau, le ciel dégagé, idéal pour un appui aérien, mais pour l’heure il reste vide.

Soudain sur la route de Kairouan, à nos pieds, nous apercevons un brave petit canon antichar de 25 mm qui vient de s’installer. Il est certainement détaché par le secteur de la division, mais que pourra faire le « pôvre » contre les énormes chars que nous avons vus cette nuit. Sans se douter de ce qui les attend les servants se mettent en batterie et sont prêts à faire leur devoir.

X – 21 janvier 1943

Notre attente prend fin ; au loin sur la route un nuage de poussière s’élève et nous distinguons une colonne de véhicules dont la couleur sable se confond presque avec le décor environnant. Ce sont de gros engins d’infanterie portée, des hommes en uniforme de l’Afrika Corps les occupent. Ils avancent à petite vitesse. L’alerte est aussitôt donnée sur toute notre ligne de défense. Les voici à la hauteur du peloton des Moutis et atteignent presque le carrefour ; c’est alors que de ce peloton part un feu violent de FM et de mousquetons : les Allemands s’arrêtent et nous les voyons sauter de leurs véhicules ; un nuage épais de fumée s’élève sur la route, ils ont lancé des fumigènes. Quand la fumée se dissipe, les Allemands ont déjà entamé l’ascension du piton, le feu du peloton redouble de violence et nous entendons l’éclatement des grenades et les cris des combattants. De son côté le petit canon de 25mm a ouvert le feu, sans doute sur le véhicule de tête et ses coups secs résonnent dans le ravin. Mais bientôt le feu diminue d’intensité, nous ne savons pas ce qui se passe chez nos camarades car tout à coup tout bruit cesse. Est-ce la fin du peloton ? A quelques mètres derrière moi, les deux lieutenants s’interrogent car ils n’ont pas de liaison avec le Lieutenant des Moutis. Ce qui est sûr c’est que notre tour va arriver, car nous sommes prêts au combat mais nous ne savons comment il va se dérouler. Après une brève accalmie les premiers sifflements passent au-dessus de nos têtes et les obus de mortier vont éclater à quelques dizaines de mètres derrière nous. Les Allemands nous ont sûrement repérés sur notre piton et nous réservent un autre traitement. Les coups sont maintenant plus courts et tombent sur la pente se rapprochant dangereusement de nous, les prochains seront au but, et n’ayant aucune autre protection, il va y avoir de la casse dans le peloton. La supériorité de l’ennemi est telle que notre résistance sera inutile et que nous allons subir le même sort que celui de des Moutis. Devant cette perspective le lieutenant le Corbeiller ordonne finalement le repli vers les chevaux dans le ravin. Il était temps, car quelques secondes après notre départ, la salve tombe exactement à l’endroit que nous venons de quitter.

Nous retrouvons les chevaux et leurs gardes inquiets de savoir ce qui se passe, nous sautons en selle et prenons un sentier à flanc de montagne se dirigeant vers l’est, vers les positions françaises de la division. Les Allemands nous ont suivis et tirent au PM mais ils sont encore trop loin. Seul un pauvre cheval de bât, touché, dégringole dans le ravin. Nous sommes bientôt à l’abri des vues de l’ennemi, le peloton s’en est tiré sans perte de justesse.

Sur la route le canon a cessé lui aussi de faire feu, son sort est sans doute le même que celui du peloton des Moutis. Le résultat de ce combat inégal est que nous avons stoppé la colonne allemande près d’une heure en lui causant nous l’espérons quelques dommages.

La matinée s’achève quand nous parvenons aux premières positions françaises de la dorsale. C’est l’artillerie de la division d’Alger qui se trouve à cet endroit. Avertis de l’attaque allemande ils ignorent sa direction et sa puissance. Pour l’instant ils tirent avec leurs 75mm sur les positions italiennes par salves rapides et continues.

Nous espérions retrouver chez eux des rescapés du peloton des Moutis ayant pu se replier comme nous, mais les artilleurs n’ont vu personne. L’anéantissement du peloton est de plus en plus probable : 40 hommes et leurs chefs disparus. Quant au peloton mitraille, depuis notre départ cette nuit, nous ne l’avons pas revu. L’escadron se trouve réduit maintenant à notre peloton et au peloton Laigre en position dans le djebel, sans liaison avec ce dernier.

Nous nous éparpillons dans la nature cherchant un peu de repos, le ventre creux et livrés à nos pensées. Que s’est-il passé en réalité cette nuit ? Je cherche à le comprendre ; apparemment la division panzer qui a déferlé sur la route nord-sud longeant la dorsale cherche à nous couper de nos bases arrières et interdire notre ravitaillement. Il est probable qu’une contre offensive rapide va être lancée par les forces alliées qui disposent de la supériorité aérienne. Nous venons en effet de voir passer dans le ciel des escadrilles de bombardiers américains se dirigeant vers le nord.

Nous ne connaîtrons que bien plus tard la réalité sur ces journées difficiles que nous allons vivre. L’offensive déclenchée par les Allemands le 20 janvier 1943 est double : au nord l’armée du général Nehring a enfoncé le front Anglo-français à sa charnière à pont du Fahs, là où elle a déjà eu un certain succès à la fin du mois de décembre, les éléments de la division d’Oran, spahis et légion ont été bousculés et anéantis. Les panzers se sont engouffrés dans la brèche, direction sud comme elles l’avaient fait en 40 à Sedan. C’est avec leur avant-garde que nous avons été en contact cette nuit. Pour cette opération, sur l’ordre express d’Hitler, les Allemands ont engagé leurs nouveaux super chars baptisés « tigre » chars de 50 tonnes armés d’un canon de 88mm à grande vitesse initiale grâce au frein de bouche dont il est équipé. Ce sont les chars les plus puissants de toutes les armées en guerre. Heureusement ils ne sont qu’une cinquantaine lancés dans la bataille, mais l’épaisseur de leur blindage les rend invulnérables. Ce sont eux que nous avons longés cette nuit. Au sud les divisions de l’Afrika Corps remontant de Tripolitaine après la prise de Tripoli par les Anglais, ont bousculé les Américains à la passe de Kassérine et à Seibtla, s’ouvrant ainsi la route de Gafsa, ils remontent vers le nord pour faire leur jonction avec la colonne descendante. Les Américains ont lâché le terrain en abandonnant leur matériel subissant ainsi un véritable désastre, dû pour beaucoup à leur manque d’expérience de la guerre. Leur chef le général Bradley a été aussitôt remplacé par le général Patton, connu pour son énergie, voire sa brutalité. Mais c’est la division de Constantine qui occupe le secteur et qui va se couvrir de gloire en maintenant de toutes ses maigres forces la poussée allemande. Les 75mm du 24ème RAA vont tirer à « zéro » sur les blindés allemands qui vont être obligés de stopper leur élan. Mais le général Welvert, commandant de la division y trouvera la mort redonnant ainsi son honneur à toute l’armée française. L’objectif des Allemands était classique et double, encercler toutes les troupes françaises qui se trouvent sur la dorsale tunisienne et les faire prisonniers comme en 40. Puis ces premiers succès acquis faire demi-tour à l’ouest et foncer vers la frontière Algérienne distante d’une cinquantaine de kilomètres. La situation devenait alors très difficile pour les alliés, l’armée de Montgomery est encore trop loin pour être de quelque secours. L’inquiétude du haut commandement allié fut telle que le général Eisenhower envisagea un moment, paraît-il, le repli général de toutes ses forces en Algérie. Il fallut le succès de la résistance française dans le sud tunisien et les protestations des commandants français auxquels Patton se joignit pour qu’il lance la contre-offensive qui mènera les alliés à Tunis et permettra la capture de toutes les armées allemandes et italiennes. Il est intéressant de noter ici que 2 ans plus tard, presque jour pour jour, lors de l’offensive allemande de Von Rundstedt dans les Ardennes, le général Eisenhower aura la même réaction et envisagera très sérieusement d’abandonner toute la partie de l’Alsace conquise y compris Strasbourg et de faire replier l’armée française sur la ligne des Vosges. Il fallut là aussi les protestations de De Gaulle et celle de Churchill pour l’y faire renoncer.

Pour le moment nous sommes loin de nous douter que la bataille, qui dans les heures prochaines va s’engager, a une importance capitale. L’artillerie française continue ses tirs sur les positions italiennes. L’après-midi s’achève sans que nous ayons de nouvelles du peloton des Moutis ni d’ailleurs du PC du groupe d’escadrons. Je ne peux m’empêcher de penser à tous les camarades dont j’aurais dû partager le sort si un hasard extraordinaire n’était pas venu modifier le cours de mon destin. Je pense surtout à mon ami Paul Darnaudery, si heureusement retrouvé et dont je suis de nouveau séparé. Le soir tombe lorsque le peloton reçoit l’ordre de regagner le bivouac de l’escadron que nous avons quitté voici presque 24 heures, notre mouvement devant se faire par le djebel. Nous y parvenons dans le milieu de la nuit. Le peloton mitraille s’y est retranché, mitrailleuses en batterie, lui aussi n’a aucune nouvelle du peloton disparu. A notre tour, nous entrons dans le système de défense et occupons sous les arbres des positions dans la direction d’où peut venir l’ennemi. La nuit se passe calmement pour nous, mais très proche nous entendons des grondements de moteur. Ce sont probablement les chars allemands qui se déplacent. Plus lointain, du sud-ouest, un autre grondement nous parvient. Est-ce les Américains qui préparent leur contre-attaque ?

XI – 22 Janvier 1943

La lumière du jour nous apprend que nous sommes sur la lisière d’une grande plaine orientée nord-sud, de quelques kilomètres de largeur, dominée à l’ouest par les contreforts de la montagne de la Kesra, dernier obstacle avant la frontière algérienne, et qui s’étend sur une dizaine de kilomètres du carrefour d’Ousseltia au village de Pichon. Dans notre dos, la dorsale et les positions françaises. Nous commençons à distinguer nettement au débouché du carrefour les chars allemands énormes rangés en ordre de bataille, donnant une terrible impression de supériorité. En face d’eux, à quelques kilomètres, les chars américains dont quelques éléments sont presque à notre hauteur. Ce sont pour la plupart des « Général Grant » d'un type nettement inférieur aux Allemands. Ce char est armé d’un canon de 75 mm classique monté en tourelle fixe sur le flanc du char, ce qui oblige à déplacer celui-ci pour le pointage en direction, et d’un canon de 37 mm sous tourelle pivotante. Quelques « Sherman » font leur apparition mais eux aussi, malgré leur nouveauté, resteront malheureusement inférieurs aux « Tigres ». Nous allons être aux premières loges pour assister à la première grande bataille de chars américains et allemands de la guerre ! Celle-ci ne tarde pas à se déclencher, les «Tigres » ouvrent le feu avec leurs canons de 88 et nous voyons dans la plaine les chars américains qui explosent et s’embrasent. Les survivants ripostent de leur mieux mais sans grand succès contre les épais blindages des Allemands. Il faudrait l’intervention de l’aviation pour les soutenir, curieusement absente malgré le temps idéal. Les Américain constatent leur impuissance et replient les chars intacts en direction du sud. Les Allemands restent maîtres du champ de bataille, notre encerclement est maintenant réalisé, sauf au sud où la liaison avec l’Algérie n’est peut-être pas encore coupée.

Nous demeurons sur nos positions attendant une intervention possible de l’infanterie ennemie, mais elle ne se produit pas. Et la journée s’achève quand l’ordre arrive de faire mouvement. A notre tour nous allons nous replier, mais au lieu de remonter à l’est vers les positions françaises nous allons essayer de franchir l’encerclement, en descendant au sud vers Pichon, puis en remontant au nord-ouest, vers la forêt de Kesra. Nous montons à cheval et ce qui reste de l’escadron démarre silencieusement dans la nuit qui tombe. Au petit matin nous atteignons la forêt qui nous met hors de la tenaille allemande. Elle est coupée de petits ravins et d’oueds desséchés qui sont un abri idéal pour nos chevaux. Le bivouac s’installe sous les arbres en bordure de la route qui descend vers Pichon. Nous dessellons nos fidèles compagnons pour un repos bien mérité. Premier sommeil calme depuis deux jours. 
 
XII – 23 Janvier 1943

La matinée s’achève quand le peloton reprend son activité. Nous nous occupons des chevaux, qui attendent leur ration d’orge en broutant de l’herbe maigre qui se trouve sous leurs sabots. Pour nous aussi le ravitaillement va devenir un problème majeur. Ces derniers jours notre seule nourriture a été du corned beef et des sardines que l’on nous avait distribués avant notre départ, les cuisines restées au bivouac n’ont reçu aucun ravitaillement et nous allons devoir vivre sur les réserves de pois cassés et de mouton qui vont être notre menu quotidien. Aussi l’après-midi un groupe part vers les mechtas que l’on aperçoit au flanc du djebel ; ils en reviennent avec des poulets, des galettes et de l’huile d’olive que les Tunisiens ont bien voulu leur céder contre quelques pièces de monnaie, voilà de quoi améliorer l’ordinaire et nous allons connaître la saveur de la galette frite dans l’huile d’olive, pendant plusieurs jours.

Nous faisons un rapide bilan de notre situation matérielle : l’armement est complet et en bon état, il s’est même accru de plusieurs FM et de carabines Beretta prises au Italiens faits prisonniers. Les munitions sont encore abondantes, par contre notre habillement est dans la limite du portable. Si les chaussures cédées par les Américains tiennent encore le coup, les tenues de drap n’en peuvent plus. Plusieurs d’entre nous n’ont pas de culotte, et montent à cheval en caleçon, d’autres ont remplacé leurs manteaux de cavalerie par des capotes italiennes, aucun espoir de voir l’intendance nous fournir un équipement décent. Nous devons avoir une vague ressemblance avec l’armée de Bonaparte lors de sa première campagne d’Italie. Ce qui n’empêche pas notre moral d’être solide. Nous ne pouvons cependant avoir pour le moment une idée du déroulement de la bataille. De l’est nous arrive parfois le grondement du canon. Pourtant ce soir un miracle va se produire.

Il fait nuit et après un maigre repas nous nous apprêtons à dormir quand tout à coup un bruit de voix et d’exclamations éclate. Je tends l’oreille, car parmi elles je reconnais mon bel accent des Pyrénées, tout comme il y a trois mois sur la route du Kef, c’est bien lui, c’est Paul Darnaudery, il est là avec Beck, ce sont les deux survivants du peloton des Moutis. Nous écoutons le récit de leurs aventures, et nous savons enfin ce qui s’est passé il y a trois jours. Le Lieutenant des Moutis a été le premier capturé par les Allemands, trahi par les boutons d’argent de son manteau qui brillaient sous la Lune 3, puis le peloton a subi l’assaut en se défendant courageusement sous les ordres du MDL Lenfant mais peu à peu les blessés et les tués ont réduit l’effectif à une petite poignée d’hommes qui ont été fait prisonniers. Seuls Darnaudery et son tireur au FM ont pu échapper à la capture en regagnant leurs chevaux et emmenant avec eux le MDL Maëstraty blessé par balles aux deux jambes. Comme nous, ils ont regagné les lignes françaises et confié le blessé à l’ambulance divisionnaire. Ne voulant pas subir l’encerclement du secteur ils ont décidé de partir à notre recherche et ont fini ce soir par retrouver notre bivouac. Après les félicitations des officiers ils sont affectés à notre peloton et vont pouvoir en toute sécurité prendre un repos bien mérité.

Nous ne reverrons donc jamais le peloton des Moutis, 3 survivants sur 40, le bilan est lourd, il est la preuve que la guerre va être encore longue et dure et que la victoire des Alliés n’est pour le moment qu’un espoir.

Quant à nous, l’escadron a toujours un peloton resté dans le djebel. Nous n’en avons aucune nouvelle et il faut attendre la contre offensive pour espérer le voir nous rejoindre comme Darnaudery et Beck ce soir. (3 Voir en annexe le récit de sa capture par le Lieutenant des Moutis) 

26 Janvier 1943

Témoignage du capitaine Edouard Decomps du 1er R TA

Carte de la Tunisie 1943-44

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XIII – Fin janvier – février 1943 

Nous allons donc rester au bivouac quelques jours dans la forêt de Kesra à l’affût des nouvelles et dans une inaction forcée, le commandant ne voulant pas nous donner de mission pour l’instant en raison de l’état où se trouve l’escadron. Les chevaux en particulier font pitié, ils sont maigres, fatigués et seraient incapables de fournir un effort soutenu. Par chance le service de remonte des spahis se trouve dans notre secteur, il a amené des chevaux frais pour le régiment plus au nord vers le pont du Fahs. Or celui-ci vient d’être anéanti dans l’attaque allemande ces derniers jours, les chevaux sont donc disponibles et nous sont proposés pour remplacer les nôtres, l’échange va se faire dans les jours qui viennent.

Un incident va venir rompre la monotonie de notre séjour dans la forêt et se produire peu après notre arrivée. En nous installant nous n’avons pas pris garde que nous étions à proximité d’un dépôt de munitions américain, dépôt constitué d’obus de 105 mm éparpillés sur un terrain à peine couvert par quelques arbres sans camouflage et sans protection anti-aérienne. Il va être trois heures de l’après-midi quand soudain nous entendons un bruit d’avion qui va s’amplifiant. Plusieurs appareils Stukas et chasseurs bombardiers Messerschmitt passent en rase motte. Nous nous précipitons dans le fond des ravins avec nos chevaux, les avions après pris de l’altitude reviennent en piqué, cette fois. Nous voyons distinctement les bombes se détacher de dessous les fuselages et tomber directement sur le dépôt de munitions. Les vagues se succèdent pendant quelques minutes dans un fracas épouvantable. La précision des Allemands est remarquable. Tous les projectiles vont au but, pas un ne tombe sur notre bivouac, mais notre malheur ne fait que commencer ; c’est maintenant le dépôt qui commence à exploser, les obus américains lancent des éclats dans toutes les directions. Nous les entendons siffler au-dessus de nos têtes. Nous allons rester ainsi bloqués pendant plusieurs heures au fond des oueds essayant de calmer la frayeur de nos chevaux. Ce n’est que plus tard dans la nuit que les explosions iront en diminuant d’intensité et que nous pourrons enfin sortir de notre position inconfortable. Par chance l’escadron s’en tire indemne. Le matin nous allons voir ce qui reste du dépôt ; il est entièrement détruit, le terrain n’est plus qu’une succession de trous et de cratères que contemplent ahuris les américains rescapés.

Pendant deux ou trois jours avec la régularité bien germanique, le matin à 7 heures précises, nous aurons la visite d’une patrouille de Messerschmitt qui survolera la route en rase motte, en tirant des rafales de mitrailleuses. Tout comme le dépôt les allemands ont découvert notre bivouac, mais se contentent de cette petite démonstration ; un seul cavalier blessé sera leur victime.

Notre attente continue, les nouvelles de la zone des combats sont rares. Nous savons seulement que la contre offensive visant à rompre l’encerclement des troupes de la dorsale est en cours.

Sur la route, nous avons vu passer, se dirigeant vers le front, une colonne de chars américains qui nous sont inconnus, plus gros, un canon supérieur à celui que nous avons vu jusqu’à présent, une tourelle tournée vers l’arrière en raison de la longueur du tube, ce sont des « tank Destroyer », char antichar américain armé d’un canon de 90mm ; leur vue nous rassure et nous laisse prévoir une issue victorieuse. L’aviation elle aussi déploie une grande activité, qui ne peut que faire céder la pression allemande. Les succès sont remportés par la division de Constantine et les Américains dans la région de Gafsa sur l’Afrika Corps, cela empêche la tenaille de se refermer et desserrer l’étau qui menaçait. La liaison est enfin établie avec nos troupes des djebels, ce qui permet au peloton de l’escadron encore là-bas de se replier et de venir enfin nous rejoindre au bivouac sans pertes. L’escadron serait de nouveau complet s’il ne manquait le peloton des Moutis.

Les jours passent, la fin du mois de février approche, quand une rumeur court dans les pelotons. L’escadron va rentrer à Constantine. Cette rumeur devient bientôt une réalité. L’embarquement s’effectue sans problèmes, après avoir quitté le bivouac et gagné à petites étapes Tebessa où nous attend le train dur retour. Après deux longues journées coupées d’arrêts fréquents nous atteignons la gare de Kroubs en fin de matinée à 12 Kms de Constantine.

Nous sommes en train de débarquer les chevaux et l’équipement, quand le colonel de Bazelaire, commandant le régiment arrive. Il nous passe en revue, nous devons avoir une drôle d’allure, sales ; des uniformes à bout de souffle après 4 mois de campagne ininterrompue, car la surprise se lit sur son visage. Devant rentrer à cheval sur Constantine, il était prévu qu’avant de gagner le quartier, nous devions défiler en ville précédés de l’étendard et des trompettes. Vu l’état dans lequel se trouve l’escadron, le défilé est annulé, nous rentrerons directement par la route du champ de courses qui mène au quartier Galliffet et c’est vers 4 heures de l’après-midi que nous franchissons le grand portail et nous rangeons en ligne de peloton au milieu de la cour d’honneur.

Tout le dépôt nous attend. Au centre l’étendard du régiment et les trompettes nous font face. Le colonel fait rendre les honneurs, les trompettes sonnent « aux champs ». La scène ne manque pas d’allure malgré nos tenues hétéroclites, nos capotes italiennes, tout le fourniment que nous ramenons sur les chevaux de bât. On essaye de cacher les caleçons, on se redresse fièrement sur les selles.

C’est fini, la campagne du 3ème escadron en Tunisie est terminée, nous allons enfin nous laver, avoir des vêtements propres, passer à l’épouillage, une nouvelle vie va commencer, mais la guerre n’est pas finie et la route est encore longue avant la victoire et comme on dit ;« c’est une autre histoire ».

La cérémonie d’accueil s’achève par le salut aux couleurs, nous gagnons les écuries où la paille fraîche et l’orge attendent nos braves chevaux qui méritent aussi d’être à l’honneur.

La nuit tombe sur le plateau de Mansourah, la Tunisie n’est déjà plus qu’un souvenir.

Il sera de nouveau vivant quand après la victoire de Tunis, le 7 mai 1943, le général Juin viendra remettre à l’escadron la croix de guerre avec palmes accompagnée d’une citation à l’ordre de l’armée, signée Giraud. D’autres récompenses seront distribuées ce jour aux escadrons motorisés rentrées eux aussi du sud Tunisien, ainsi qu’à titre individuel aux cavaliers méritants. Mais l’épilogue définitif de cette odyssée se produira quelques mois plus tard, en apportant un dernier exploit des cavaliers du 3e escadron. Nous étions à Casablanca l’été 43 pour participer dans le port au déchargement du matériel américain destiné aux forces françaises et l’acheminer sur l’Oranie, quand un dimanche d’août, flânant en ville avec un camarade, je tombe nez à nez avec un cavalier du peloton des Moutis, porté disparu. Après le moment de surprise passé il m’explique qu’il vient de débarquer d’un navire en provenance du Portugal avec le Lt. des Moutis et 2 ou 3 autres camarades du peloton. Faits prisonniers le 21 janvier ils ont été emmenés en Italie puis, séparés du Lieutenant, en Allemagne. Tous bénéficièrent d’un congé de captivité ; de retour en France, le Lieutenant les avait contactés, et ensemble ils avaient franchi la frontière des Pyrénées. Pris par les Espagnols, ils avaient été internés au célèbre camp de « Miranda » où se trouvaient tous les évadés de France. Comme eux ils avaient fait l’objet du troc hispano-américain, « un français contre un sac de blé », et expédiés au Portugal. Là ils avaient été embarqués à destination du Maroc où ils débarquaient aujourd’hui. Le Lieutenant était parti se renseigner où se trouvait le 3e RCA et tous regagnaient aussitôt le régiment. L’odyssée de l’escadron ne pouvait pas avoir de plus belle fin.

Conclusion

La campagne de Tunisie c’est pour la France le retour dans la guerre. Quelques milliers d’hommes, malgré les moyens dérisoires laissés par l’armistice ont pris une part plus qu’honorable à la victoire des alliés à Tunis. Ils ont ainsi rendu honneur à l’armée française et effacé la honte de la défaite de juin 40. Or, curieusement cette glorieuse campagne reste pratiquement ignorée. Aucun ouvrage ou presque ne lui est consacré et pour la majorité des Français cet épisode, pourtant capital, de la 2ème guerre mondiale est inconnu.

Si, pour, la 2ème D.B. de Leclerc, Koufra est le point de départ de l’aventure qui va la mener jusqu’à Strasbourg et Berchtesgaden, Tunis est celui de la 1ère armée de Lattre, jusqu’à Mulhouse, Colmar et le Danube en passant par l'Italie et la Provence. La campagne de Tunisie, c’est aussi pour les cavaliers la fin d’une époque et d’une tradition vieille de plusieurs siècles.

Pour la dernière fois l’armée française a engagé des unités à cheval, chasseurs d’Afrique et spahis. Toutes ont fait leur devoir suivant la grande tradition, jusqu’au sacrifice suprême. Il va falloir nous séparer de nos fidèles compagnons de combat, mais l’esprit cavalier fait de courage et de sacrifice, de panache demeurera. Il sera même le noyau du moral et de l’enthousiasme qui va animer cette nouvelle armée française créée dans les mois qui viennent. Armée comme la France n’en avait plus eu depuis Napoléon, dotée du matériel le plus moderne, à la tenue impeccable qui, malgré son origine étrangère, gardera la marque du chic français, quand ce ne seraient que, les calots ou les bérets aux couleurs des armes, et dont toute l’énergie n’aura qu’un but : la libération du territoire national. Son chef le général de Lattre de Tassigny n’est-il pas lui-même cavalier

Quant au 3ème R.C.A. il va devenir le régiment de reconnaissance de la 1ère division blindée, le fer de lance de l’armée. Le 8 mai 45, on le trouvera en Allemagne. La route aura été longue depuis cette nuit du 8 novembre 42 à Constantine, au bord de laquelle nous aurons aussi laissé des camarades.

Que leur sacrifice nous permette de crier encore bien haut :

« Et par Saint Georges, vive la Cavalerie. »

Albert ANTHONY

Le mot du mestre d'ouvrage, Président de l'Amicale

" Nous remercions vivement notre Camarade et Ami. Nous remercions aussi ceux qui par leur fidélité ont participé à constituer la chaîne dont le but final a été la reproduction de la relation des actions du « Groupe d’Escadrons montés en Tunisie en 1942–1943 ». Je cite le Général DES MOUTIS, le Colonel BRISSON, son fils Thierry, mon fils Christian BUREAU LANTERI webmaster, notre secrétaire générale et Fabrice le fils de l’auteur. Bel exemple de fidélité et de solidarité entre les générations."

Colonel (H) Roger BUREAU

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