"TANT QU'IL EN RESTERA UN" - "VIGIL ET AUDAX"

   " A cheval"

Extraits des FEUILLES DE ROUTE du Brigadier Gaston LEFEVRE

(12 juillet – 30 octobre 1870) 

« Souvenirs de l’année Terrible »  « Le 3e CHASSEURS d’AFRIQUE »

Extrait de la préface ; 

Le brigadier Gaston Lefèvre appartient aux « Braves gens », Acteur des charges de Floing en 1870 « Marcher, souffrir, combattre, mourir ! » « Prenez, Français, prenez et lisez ce livre : c’est l’une des meilleurs leçons de patriotisme qui se puisse imaginer ! »          H. Rouy.

   "En colonne par quatre"

1er Septembre

A quatre heures et demie du matin, le bruit du canon et d’une fusillade nourrie nous mit debout ; ces détonations, assez lointaines, venaient des bords de la Meuse, en arrière de nous, - Un brouillard humide et dense nous couvrait : nous grelottions de froid.

Je pris la marmite de la tribu et retournai chez mon maréchal de la veille, qui ne s’était point couché et se disposait à partir ; je fis le café sur sa forge allumée. Il me dit alors que les Allemands étaient tout près de nous et qu’avant deux heures ils arriveraient à Illy. Un de ses parents vint le chercher ; ils partirent...

 Je rentrai au bivouac et rendis compte à M. Daustel, puis au capitaine Rapp. Ils me répondirent, l’un et l’autre, qu’ils étaient déjà prévenus.

J’avais toujours ma marmite à la main et leur demandai la permission de leur offrir un peu de mon café bouillant. Ils acceptèrent avec plaisir.

Le café pris, chacun se rééquipa, ce qui ne fut point difficile. Les chevaux furent désentravés, les cordes roulées et replacées sur les selles ; puis chacun de nous, silencieux, resta sur place, à la tête de son cheval. Le brouillard était tellement épais qu’il ne nous permettait point de distinguer les formes du terrain.

Nous demeurâmes un certain temps dans cette position, perdus en cette obscurité, écoutant – anxieux – les bruits de la bataille, dont l’intensité augmentait toujours derrière nous.

Après cette station, qui fut assez longue, nous montâmes à cheval sans sonneries, et allâmes nous établir sur le haut de la côte ; là, on mit pied à terre et l’on donna l’avoine aux chevaux. Nouveau stationnement, après lequel la division vint se former en bataille non loin de là, face à la vallée de la Givonne, - Nous n’apercevions toujours rien : car nous nous trouvions dans des champs entourés de bois et de broussailles qui bornaient notre horizon.

Le grincement des mitrailleuses se percevait sur notre droite, où le bruit du canon et de la fusillade croissait encore et sans cesse. Quelques projectiles commençaient à tomber auprès de nous, mais sans causer aucun mal, et n’ayant de désagréable que leur sinistre sifflement. Cependant, une corvée de Cuirassiers, chargée de sacs d’avoine, fut dispersée non loin de nous par quelques obus.

- Vers six heures et demie ou sept heures, le brouillard commençant à s’élever, nous fîmes face en arrière, exécutant le mouvement de pelotons à gauche, ce qui inversa l'ordre numérique des escadrons. Cette manoeuvre nous mit alors en tête de la division, et nous vînmes nous replacer en avant du bois de la Garenne, sur la gauche et presque à la hauteur du calvaire d’Illy.

Au-dessous de nous passaient des paysans traînant sur des charrettes ou des brouettes ce qu’ils pouvaient avoir de plus précieux. Ils fuyaient devant l’envahissement et cherchaient à gagner un refuge. C’était sinistre !

De nombreux lièvres se jetaient, affolés, sous les pieds de nos chevaux. Un renard, absolument ahuri, s’arrêta à plusieurs reprises devant nous ; il nous égaya un peu. 

   "Au pas"

De bonne heure, Galliffet* fit sonner « aux officiers », qui se réunirent autour de lui. Il leur dit que, l’affaire étant mal engagée, nous étions désignés pour soutenir la retraite de l’armée et qu’il pensait bien que nous ne saurions point laisser ternir la vieille réputation des chasseurs d’Afrique ; il termina en leur disant que, comme il était probable qu’ils ne se reverraient pas tous, il leur faisait ses adieux.

Les officiers vinrent rejoindre leurs places devant leurs pelotons et nous donnèrent connaissance de la mission qui nous incombait. Ils n’eurent point besoin de longs discours pour sentir qu’ils seraient suivis jusqu’au bout, et ils purent constater, une fois de plus, que leur confiance en leurs hommes était justifiée.

   "Sabre à la main"

Bientôt nous distinguâmes, en avant de nous et un peu sur notre gauche, noyées encore dans le brouillard, de longues lignes de tirailleurs, venant de la direction de Saint-Menges. Tout d’abord, nous pensions que ce devait être des chasseurs à pied : mais nous fûmes bien vite détrompés. Un officier allemand, monté sur un cheval gris, s’installa à peine à deux cent mètres devant le régiment ; il nous examina assez longuement à l’aide de ses jumelles, nous salua courtoisement et disparut dans la vallée. – Nous aurions bien voulu lui donner la chasse ; je crois fermement qu’il eût été pris, mais la discipline nous tenait dans le rang. Quelques instants après cet incident, le régiment rompit en colonnes par peloton et se reforma en bataille à quelques centaines de mètres et sur la gauche du calvaire d’Illy. Ce mouvement préparatoire nous indiquait que nous devions bientôt charger l’ennemi. Il ne resta personne en serre-file : les sous-officiers furent portés à la hauteur de chaque officier de peloton, qui fut encadré par eux et par son trompette. Chacun de nous affermit son sabre avec son mouchoir noué d’une certaine façon pour mieux le mettre en main et assurer des coups plus solides. Devant nous s’étalaient les pentes qui vont des crêtes de la côte du calvaire jusqu’au ruisseau d’Illy. A cent cinquante mètres environ de ce ruisseau, taillée dans le bas de ces pentes, passe la route d’Illy à Floing, que nous ne pouvions apercevoir, car elle nous était cachée par son remblai, dont la hauteur en certains endroits était presque à hauteur d’homme. Ce remblai paralysa grandement nos actions et nous causa de graves pertes.

   "Au galop"

Le général Margueritte*, pendant ce temps, parcourait au galop les pentes et, la lunette à la main, cherchait à se rendre compte de la nature du terrain et de la position de l’ennemi. Il fut salué de quelques coups de fusils provenant de tirailleurs allemands déjà postés derrière le remblai et dont les casques dépassaient à peine les bords.

Il revint rapidement vers le régiment et nous cria : « Enlevez-moi çà, mes Chasseurs ! » Les trompettes sonnèrent la charge.

   "Chargez"

Nous partîmes d’abord au pas, afin de bien nous placer en direction ; nous prîmes le trot, puis le galop. Les premières balles se mirent à siffler à environ trois cent mètres de la route, au moment où nous prenions le train de charge. Deux chasseurs tombèrent presque en même temps, Thiberge et Martin. Quelques secondes après, M. Leclerc, lieutenant en premier, tombait à son tour.

En un instant nous arrivions à la route, où nous reçûmes à bout portant le feu d’un groupe d’une quinzaine de tirailleurs abrités par le remblai et serrés autour d’un officier. Ce groupe se trouvait immédiatement sur notre droite et face au 4e peloton, commandé par M. de Ganay, lieutenant en second. – Plusieurs chasseurs et plusieurs chevaux furent tués.

Nous sautâmes le remblai peu élevé face à mon peloton. Nous étions très désunis par la poussée des 3e et 4e pelotons qui avaient porté la main à gauche pour pouvoir franchir cet obstacle plus facilement.

A l’instant où je le franchissais, le capitaine Rapp, qui était en avant de nous, fit signe de son sabre de nous jeter sur le groupe de tirailleurs adossés au remblai, lesquels, après nous avoir fourni leur feu avant notre passage, nous faisaient alors face. Ils ne tiraient plus ; la plupart avaient mis la crosse en l’air ; leur officier, le révolver au poing, cherchait à les maintenir.

Pour mon compte, emporté un peu plus loin par la vitesse acquise, j’avais déjà porté la main à droite ainsi que plusieurs autres pour foncer sur eux, lorsque je tombai sur un petit groupe de trois tirailleurs isolés, à moitié enfouis dans des broussailles dont le terrain, entre la route et le ruisseau, était parsemé. J’essuyai leur feu et, immédiatement, tombèrent mon ami Gadais, brigadier-fourrier, et le chasseur Valmier. Je ne fus point touché.

Je fonçai sur eux et pus en atteindre un d’un coup de pointe au cou ; les deux autres avaient disparu, couchés à terre sous un buisson.

J’arrivais au ruisseau et aperçus à ma droite, M. de Cours, sous-lieutenant, le visage en sang. M. de Vergennes était près de lui. A ce moment, une salve assez nourrie partant du lit du ruisseau, très encaissé, mit mon pauvre cheval à terre ; au même instant, je voyais M. de Vergennes et son cheval tomber l’un et l’autre.

Je me trouvai à terre, la jambe prise sous mon cheval et horriblement gêné par mon fourreau de sabre qui m’abîmait la jambe. Dans une de ses convulsions, mon cheval, qui cherchait à se relever, me permit de me dégager. – En appuyant ma main gauche à terre, je ressentis une grande douleur : mon bras gauche était presque inerte et j’avais la main pleine de sang.

Je m’étais mis sur les genoux et voyais à trente mètres de moi, les tirailleurs allemands qui s’étaient établis dans le lit du ruisseau alors presque sans eau, continuant le feu après avoir été traversés par la charge. Ils me tournaient le dos.

Je me levai. Plusieurs chevaux sans cavaliers se rapprochèrent de moi, et je pus saisir la bride de l’un d’eux ; c’était le cheval de Valmier. – Comme je montais à cheval, j’entendis crier : « A droite ! à droite » et, pour éviter les tirailleurs, je suivis le ruisseau dans la direction d’Illy.

En passant au travers des broussailles qui parsemaient le terrain, je vis plusieurs tirailleurs allemands isolés qui se couchèrent à terre sur mon passage. Je n’étais cependant pas bien dangereux en cet instant.

Tout d’un coup j’aperçus courant à pied, tête nue, M. Roux, capitaine adjudant-major. Je me dirigeai vers lui et réussis à barrer la route à un cheval sans cavalier qu’un vieux chasseur nommé Batiset, qui survint là, put arrêter. Il aida M. Roux à se mettre en selle.

A ce moment, le ralliement sonnait. Nous fîmes demi-tour ; mais mon cheval, que je conduisais difficilement, continua à suivre la direction d’Illy et m’engagea dans un maquis de broussailles et de haies dont je ne pouvais sortir.

C’était infernal ; depuis le commencement de la charge, les batteries allemandes luttaient par-dessus nos têtes avec notre batterie. L’air était sillonné de projectiles. Je ne savais plus où aller. Je finis cependant par me dégager de ces haies ; puis, tout d’un coup, nous nous effondrâmes, mon cheval et moi, dans un chemin creux et escarpé qui conduit au lavoir d’Illy. Je ne m’attardai pas à ramasser mon taconnet, qui resta sur le terrain.

Tant bien que mal, mal plutôt, je me remis en selle ; je suivis le chemin, qui me conduisit à la route d’Illy ; là je me reconnus et gravis la côte dans la direction du Calvaire. J’étais seul à remonter et suis certainement revu le dernier au ralliement ; je découvris, en haut sur ma droite, le 6e chasseurs en bataille, le sabre à la main, puis, plus loin, M. de Galliffet* seul se profilant sur la crête ; il était reconnaissable à une large ceinture de soie barrée blanche et rouge.

Lorsque j’arrivai à la crête, je vis le régiment rallié ; les chefs procédaient à l’appel ; c’est avec joie que je retrouvai mon escadron ; mais, hélas, il était bien diminué ! Plusieurs de mes amis, Hanaüer, Bérard, n’étaient pas revenus. Mon pauvre escadron, qui avait sans trop de difficultés, franchi le chemin d’Illy, avait pu pousser seul la charge très loin, jusqu’auprès des batteries du chemin de Fleigneux ! Il s’était rallié tardivement et avait été obligé de passer sur le ventre des groupes de tirailleurs qui, lors de son premier passage, s’étaient couchés ou levaient la crosse en l’air, puis s’étaient relevés pour le fusiller dans le dos.

Je m’approchai du chef Versigny qui, avec le capitaine Rapp, supputait nos pertes, et me fis rayer du nombre des tués, dans lesquels je me trouvais déjà compris.

Je mis pied à terre et j’examinai mon bras : la balle, venue obliquement, avait déchiré ma manche et fortement contusionné l’avant-bras en déchiquetant la peau. Je coupai mon mouchoir en deux ; l’un de mes camarades me fit une forte ligature et m’aida à remettre ma veste. Ce pansement improvisé me fit du bien ; mon bras était toujours engourdi et couvert de sang extravasé.

Quand je voulus rassurer ma giberne, je constatai qu’une balle avait cassé une des agrafes de cuivre au ras de mon dos ; ce coup-là, je l’avais échappé belle.

Pendant ce temps, chacun remettait un peu d’ordre dans ses effets. Les hommes démontés étaient à la recherche de chevaux libres ; ceux-ci ne manquaient pas.

 Ces pauvres chevaux sans cavaliers avaient obéi à la sonnerie du ralliement, les uns sur trois pattes, d’autres éventrés, les entrailles pendantes, cherchant à reprendre place dans le rang et couvrant de sang leurs voisins !

Je repris une place dans le peloton, bien diminué. Je restais seul brigadier. M. Daustel, les deux maréchaux des logis et le trompette étaient indemnes. – Dans la tribu, deux camarades n’avaient pas reparu : Flandre et Godfroy.

Mon escadron avait perdu, tant tués que blessés, la moitié de son effectif. – Comme officiers, le capitaine Rapp, M. Daustel et M. Carnause, capitaine en second, étaient seuls revenus. MM. Leclerc et de Vergennes étaient morts. M. de Cours blessé, avait disparu.

Dans les autres escadrons, les pertes avaient été sensibles ; ils avaient moins souffert que nous.

Au 1er escadron, M. de Latour, capitaine en second, avait eu son cheval tué et fut fait prisonnier, M. Jardel, sous-lieutenant, était tué.

Au 2e escadron, M. Renault, lieutenant, était tué ; MM. Zwenger et Petit, sous-lieutenants, grièvement blessés, avait été ramenés par leurs chasseurs.

Au 6e Escadron, M. Triboulet, lieutenant en premier, était blessé ; M. de Fitz James, sous-lieutenant, eut son cheval tué et fut pris sur le terrain.

Le régiment perdait environ 120 cavaliers.

M. de Galliffet* était sans blessures. M. de Liniers, lieutenant-colonel, était blessé légèrement.

Le vieux Laget, brigadier des sapeurs du colonel, avait été tué raide d’une balle dans la tête. C’était un soldat, couvert de médailles, véritable modèle d’honneur et de discipline.

Le ralliement avait eu lieu dans le vallonnement où nous nous trouvions avant la charge et un peu à gauche de notre point de départ.

Après que nous fûmes restés là une vingtaine de minutes à réparer le désordre de cette charge, l’on nous fit rompre en colonne par pelotons, pour nous porter plus à gauche en suivant le même vallon, dont les crêtes nous défilaient complètement des vues de l’ennemi, laissant à notre droite notre batterie qui continua son feu jusqu’à épuisement des munitions. Elle subit des pertes énormes en hommes et en chevaux.

***

Nous nous arrêtâmes, au bout de cinq à six cent mètres, à mi-côte du vallon ; on mit pied à terre, et chacun put s’informer de ses voisins et de ses amis.

Mon escadron se trouvant réduit, l’on forma deux pelotons – M. Daustel prit le commandement de l’un, et le maréchal des logis chef Versigny, celui de l’autre.

Je me trouvai, comme brigadier, placé à la droite du peloton, contigu à mon ancien escadron, le 6e, où j’avais de nombreux camarades ; je pus facilement observer que quelques-uns de mes amis, ainsi que les officiers de cet escadron que j’aimais beaucoup, étaient encore à leur place de bataille : le bon et excellent capitaine Gelez, ainsi que le lieutenant P. Gros. – Mon ami Saint-Aubin était resté sur le terrain, grièvement blessé.

On jouit, pendant quelques instants, d’une tranquillité relative ; puis on remonta à cheval.

L’arrivée d’une longue colonne de régiments de cuirassiers, qui s’arrêta derrière nous dans le fond du vallon, fut comme un signal : de nombreux obus, passant par-dessus les crêtes et au-dessus de nos têtes, allaient tomber sur les malheureux cuirassiers ou se perdre dans le bois de la Garenne qui couronnait la crête opposée à celle qui nous abritait.

Nous nous retournions pour regarder le point de chute des projectiles dont les éclats sonnaient contre les cuirasses et les casques de ces pauvres gros frères qui n’en pouvaient mais, Ils ne restèrent point longtemps dans cette fâcheuse position ; ils se retirèrent bientôt, laissant de nombreux morts et blessés ainsi qu’une certaine quantité de chevaux.

Il y eut une espèce d’accalmie ; nous commencions à nous habituer au passage des projectiles au-dessus de nos têtes, et nous ne les saluions plus comme aux premiers instants, où l’on pouvait voir la ligne entière des escadrons s’incliner, en mesure à chaque envolée d’obus : tels les épis d’un champ de blés mûrs courbés par le vent.

Nous n’eûmes au 3e chasseurs d’Afrique que peu de pertes ; mais cette station n’en était pas moins agaçante dans de pareilles conditions. – la trajectoire des projectiles, rasant la crête qui nous masquait, passait à très peu de hauteur au-dessus de nos têtes, - les coups trop courts seuls nous atteignaient.

Par une chance inespérée qui nous sauva beaucoup de monde, une grande quantité de ces projectiles s’enfonçaient sans éclater dans la terre, heureusement assez meuble.

Quoi qu’il en soit, ce fut un rude baptême, tant pour les jeunes gens comme moi qui n’avaient jamais vu le feu, que pour les anciens qui, certes, avaient déjà passé de durs instants dans leurs précédentes campagnes.

Quant à moi, j’étais très impressionné et très énervé de cette longue attente. Je passais par toutes sortes de sentiments : tantôt je ressentais une angoisse inexprimable, tantôt je redressais la tête ; et, le moral remonté, je regardais la mort en face.

L’attitude de nos officiers, de nos anciens, la solidarité du rang qui existait à un très haut degré parmi nous, chasseurs d’Afrique, les liens qui nous unissaient, tout cela contribuait puissamment à effacer toute trace de faiblesse.

Notre brave et bon commandant Laigneau, qui le matin avait chargé, sans armes, à notre tête (il avait eu la main droite écrasée à Toulon lors du débarquement des chevaux) passait et repassait devant les rangs, l’air sévère, nous inspectant minutieusement et exigeant, sous ce feu, une attitude réglementaire.

Le capitaine Rapp, officier d’une extrême bravoure et d’un sang-froid imperturbable à sa place de bataille, se retournait de temps en temps et, d’un seul regard, faisait redresser les têtes et bomber les poitrines.

M. Daustel se retournait en souriant de notre côté ; nous le payions en même monnaie. – Plus loin, notre colonel, le stick à la main, surveillant ses escadrons dans une attitude impeccable.

Comment ne pas être brave dans un milieu pareil ?

Le vieux Carlier, de ma tribu, qui était à côté de moi, me fit cette réflexion : « Après tout, il n’est pas nécessaire de rester à jeun pour se faire casser la figure ; je vais manger quelque chose et je t’engage à en faire autant. » Il tira des œufs durs de sa besace et m’en donna un ; nous nous mîmes à manger.

Ce n’était pas tout ; il fallait boire. La peau de bique de Carlier était à sec. Celle qui était accrochée à la selle de ce pauvre Valmier paraissait à peu près vide. Je la décrochai et voulus boire une bonne gorgée. Hélas ! c’était de la mauvaise eau-de-vie de prune. J’en avalai un peu, en faisant la grimace, puis je tendis la peau de bique à Carlier, qui parut enchanté.

Néanmoins, la soif nous tourmentait, et par un échange de bons procédés, je passai la peau de bouc au maréchal des logis Puigs, qui me tendit la sienne pleine d’eau ; je la repassai à Carlier, de sorte que tout le monde fut satisfait.

***

Le feu de l’ennemi ne cessait de s’accroître, et, malgré notre défilement, les pertes devenaient nombreuses, surtout à la droite de la division : 1er hussards et 6e chasseurs de France. La position n’était plus guère tenable pour eux.

Nous commencions à ronger notre frein, souhaitant de tout cœur, dans nos réflexions, de rencontrer la cavalerie ennemie, qui avait eu toujours grand soin de maintenir une certaine distance entre ses sabres et les nôtres : nous lui aurions fait payer avec intérêts les durs moments que nous passions ainsi à nous faire écraser à distance !

Cette situation durait depuis longtemps déjà, lorsque l’on nous fit rompre par quatre ; nous descendîmes dans le fond du ravin, puis remontâmes la pente opposée pour pénétrer ensuite dans le bois de la Garenne.

Arrivés au sommet de cette pente, où nous nous trouvions à découvert, nous fûmes immédiatement le point de mire de toutes les batteries de l’ennemi. Un feu d’une violence inouïe fut dirigé contre nous ; c’était une véritable pluie de projectiles qui nous tombait dessus ; je ne m’explique point que nous ne soyons pas tous restés là, autrement que par ce fait que la plupart des projectiles piquaient en terre sans éclater.

L’allure s’augmenta naturellement et nous entrâmes dans le bois.

Le colonel de Galliffet*, arrêté sur la lisière, nous regardait y pénétrer ; il ne faisait pourtant pas bon à demeurer là.

Dans ce bois, le taillis était haut et touffu, de sorte que chacun dut marcher pour son propre compte au travers des cépées. – Instinctivement je suivis M. Daustel, et nous eûmes, pendant quelque temps, la chance de pouvoir suivre un fossé. Les obus continuaient à tomber drus comme grêle, cassant les branches et faisant éclater les grands arbres avec un bruit assourdissant.

M. Triboulet, qui venait d’être blessé à nouveau, passa près de nous, monté en croupe sur le cheval d’un chasseur, Gélinaud, du 6e escadron. Il nous criait en passant, en agitant le bras qu’il avait de disponible : « Adieu, mes amis ! »

Je fus brusquement séparé de M. Daustel par la chute d’un arbre qui tomba entre nous deux : j’étais fort embarrassé ; mon cheval se débattait ; nous étions couverts l’un et l’autre de menues branches qui me déchiraient la figure et les mains. Après quelques efforts, je parvins à sortir de là et à continuer ma route.

Devant moi, un vieux maréchal du 2e escadron, Démon, eut son cheval tué, et tous deux à terre me barraient le passage ; il se dégagea sans blessures, prit sur sa selle quelques effets personnels et m’aida à faire passer mon cheval entre deux cépées. Nous suivions l’un et l’autre le mouvement général sans savoir où nous allions.

Le feu conservait toujours la même intensité : le bruit de l’éclatement des projectiles, des branches cassées, nous empêchait de nous entendre. De nombreux appels de secours retentissaient de tous côtés.

Enfin, nous arrivâmes dans une espèce de grande clairière, où le passage devenait plus facile. Démon put s’emparer d’un cheval. De nombreux chasseurs de tous les escadrons et d’autres régiments surgissaient de toutes parts.

Cette clairière traversée, nous rentrâmes dans le bois, dont les pentes s’accentuaient. Je retrouvai M. Daustel, qui me dit en souriant : « Je suis heureux de vous revoir. Je vous croyais bien écrasé sous l’arbre. » Je le remerciai et le suivis à nouveau.

Les pentes, en s’accentuant, nous offraient un abri assez efficace ; nous avions, pour l’instant, dépassé la zone des projectiles, qui continuaient à faire rage dans le haut du bois.

Tout d’un coup, nous nous trouvâmes en lisière dans un renfoncement du bois. Les trompettes sonnaient le ralliement avec le refrain du régiment. Au fur et à mesure que les chasseurs sortaient du bois, ils se ralliaient à la sonnerie, chacun rejoignant son escadron.

Je me trouvai, à cette sortie, à côté du maréchal des logis Guérin, du 6e escadron, qui venait d’avoir l’épaule à moitié emportée par un éclat d’obus ; il était soutenu par deux chasseurs de son peloton – Ambrosi et Dussert – qui le conduisirent à une ambulance.

Les éclopés et les hommes à pied étaient assez nombreux ; un certain nombre de chevaux libres qui, eux aussi, s’étaient ralliés, servirent à les remonter. – Cette infernale traversée du bois m’avait paru se prolonger des heures, et elle avait duré vingt-cinq minutes !

Après quelques instants employés à se reconnaître et à se réorganiser, l’on procéda à un nouvel appel. Les pertes constatées furent moins nombreuses que l’on aurait pu le supposer. Il est vrai de dire que personne n’était absolument indemne et que presque tous avaient reçu quelque atout.

Le régiment se reforma tant bien que mal ; la division se reconstitua ; puis l’on se remit en marche en suivant la lisière du bois, à la recherche d’un abri, nous dirigeant vers l’est de vallons en vallons, au fond desquels un feu impitoyable continuait à nous poursuivre et nous forçait à nous déplacer. 

***

Nous contournâmes le bois de la Garenne, rencontrant, sur notre route, des troupes d’infanterie couchées et prêtes à marcher. De nombreux cadavres, des blessés non encore relevés parsemaient le terrain couvert de voitures et de caissons abandonnés.

En chevauchant ainsi, nous parvînmes à une ferme nommée les Triples-Levrettes, puis nous allâmes nous mettre en bataille face à Givonne et à Daigny que nous ne pouvions voir, laissant à notre droite des turcos du 1er régiment qui nous saluèrent de leurs cris sauvages.

Les obus ne cessaient de pleuvoir, faisant encore des victimes. Nous ne restâmes que peu de temps en cette position ; des ordres nouveaux furent transmis. Nous rompîmes en colonne par quatre et reprîmes en sens inverse le chemin que nous avions déjà parcouru.

Sur notre route, nous croisâmes un escadron du 5e hussards, pied à terre. J’y reconnus le colonel Flogny et le sous-lieutenant de la Jaille, qui l’année précédente était encore maréchal des logis au 3e escadron du régiment. L’on échangea quelques mots et quelques saluts sans s’arrêter.

Nous fîmes halte entre la ferme de la Garenne et le bois, et l’on reçut l’ordre de faire manger les chevaux. L’on ne débrida pas entièrement : l’on se contenta de déboucler les mors, puis nous passâmes la musette à nos montures. Chacun se tînt à la tête de son cheval, et ceux qui purent se mettre quelque chose sous la dent le firent.

Je me trouvais à peu de pas d’une maison ayant un puits et une auge. J’en profitai pour remplir d’eau un bidon de campement ; comme je pus, je garnis ma peau de bouc, puis donnai le reste dans une gamelle à mon cheval.

Plusieurs camarades voulurent faire comme moi ; mais une volée de cinq ou six obus vint s’abattre autour du puits, tuant et blessant plusieurs hommes et chevaux et nous obligeant à nous déplacer, chacun traînant son cheval par la figure. Ce fut encore un bien mauvais moment !

Tout d’un coup, le bruit se répandit que nous allions charger ; l’on ressangla les chevaux et l’on sauta en selle.

La division se mit en marche, le 1er chasseurs d’Afrique en tête, nous derrière, suivis de la brigade des hussards et chasseurs de France. – Nous remontâmes la côte par un vilain chemin, passant au travers d’un terrain encombré de haies infranchissables.

A un moment donné nous retrouvâmes M. de Bergevin et son peloton du 1er escadron qui, le matin, avait été dans l’impossibilité de se rallier après la charge.

***

La marche se poursuivit ; nous passâmes entre le bois de la Garenne et le bois d’Algérie ; l’allure s’accentuait. – Nous tournons à droite et arrivons sur le plateau de Floing à une allure un peu désordonnée, la colonne, dans ce mouvement, s’étant considérablement allongée. Chacun mit le sabre à la main, croyant que la tête de colonne avait commencé la charge.

A quelques centaines de mètres, l’allure se ralentit ; nous nous formâmes en bataille dans le vallon dont les pentes vont, au nord et à l’ouest, former les côtes du plateau de Floing.

Nous avions alors devant nous un chemin creux aboutissant au sommet des pentes qui descendent vers la Meuse, entre Floing et Cazal. A notre gauche, un peu en avant de nous, le 1er chasseurs d’Afrique. A notre droite, la crête du plateau, sur laquelle se profilait en avant de nous, la maison du Terme et ses deux peupliers. Derrière nous, le 4e chasseurs d’Afrique, ainsi que le 1er hussards et le 6e chasseurs de France, appuyé au bois d’Algérie.

La vue était magnifique : nous pouvions voir la boucle de la Meuse, une partie des prairies et des champs de la presqu’île d’Iges ; à notre gauche, les hauteurs de la Marfée, embrumées par les fumées de l’artillerie.

Notre arrivée fut saluée par un redoublement du feu de nombreuses batteries en face desquelles nous nous trouvions. - Les balles de l’infanterie, que nous ne pouvions voir, nous atteignaient déjà.

Du point où je me trouvais placé, j’apercevais, sur notre droite, une poignée de fantassins postés sur la pointe extrême qui domine Floing, entretenant un feu violent avec l’ennemi, invisible pour nous. Un capitaine aux cheveux blancs gisait à terre auprès d’eux, ainsi que plusieurs tués et blessés…

Des lanciers passèrent devant nous ; leurs officiers échangèrent quelques mots d’amitié avec les nôtres. Ils allaient charger ; il n’en revint que peu ou point.

Les feux de l’infanterie allemande augmentaient. L’attente se faisait de plus en plus fébrile, et les victimes devenaient de plus en plus nombreuses. L’on n’entendait pas une plainte ; les blessés ne voulaient point quitter le rang ; il fallut en obliger plusieurs à abandonner le terrain. Les rangs se resserraient.

Un très jeune soldat – Lavinal, du 6e escadron – eut la main droite emportée ; il salua réglementairement son officier de peloton, M. Friedel, en lui demandant la permission de se retirer. 

***

Tout à coup, un grand frisson, comme le choc d’une décharge électrique, nous secoua tous de la tête aux pieds. Le général Margueritte*, nu-tête, son grand mac-ferlane flottant, nous apparut à moins de cent mères, soutenu par son officier d’ordonnance, M. Reverony, et Jean Vurtz, cavalier de remonte attaché à sa personne depuis longtemps ; derrière lui, son escorte.

Ce ne fut qu’un cri de fureur : « Le général est blessé! » En avant ! Que foutons-nous là ? Vengeons-le ! »

Nous le saluons de nos sabres ; une exaltation nerveuse nous gagnait tous ; les chevaux eux-mêmes se ressentaient de la surexcitation de leurs cavaliers et devenaient difficiles à retenir. Il y eut certainement quelques secondes pendant lesquelles les officiers durent se demande s’ils allaient pouvoir nous arrêter !

L’heure était tragique. Pas un de nous, à cette minute-là, j’en suis sûr, ne pensait à son propre danger. Officiers, cavaliers, tous sentaient profondément que l’heure suprême avait sonné, et tous se donnaient complètement !

- Le triste cortège se dirigeait obliquement, par rapport à nous, pour gagner le bois d’Algérie, et passait devant le 1er chasseurs d’Afrique, placé sur notre gauche ; arrivé à sa hauteur, le brave Margueritte, ne pouvant parler, levait les bras dans la direction de l’ennemi. Il disparut à nos vues, accompagné de nos acclamations.

M. de Galliffet*, le stick à la main, allait au petit galop devant nos escadrons, nous disant : « Calmez-vous ; il y en aura pour tout le monde ! » Chefs d’escadrons, capitaines, officiers de peloton, mettaient leurs chevaux en travers et cherchaient aussi à calmer notre agitation.

La charge sonnait au 1er chasseurs d’Afrique ; nous fîmes un déplacement en avant qui nous rapprochai encore de l’ennemi ; nous nous arrêtâmes à la hauteur du Terme, les 1er et 2e escadrons devant nous et les restes de mon escadron, ainsi que ceux du 6e, placés obliquement derrière. Le feu de nos invisibles adversaires devenait de plus en plus meurtrier.

Dans ce déplacement, M. Bailloud*, jeune officier d’état-major détaché au 1er escadron, cruellement blessé d’une balle à la cheville, se traînait à genoux devant mon escadron. Hélas ! nous ne pouvions le secourir.

Les blessés étaient nombreux ; deux chasseurs furent tués près de moi, ainsi que plusieurs chevaux. – Je vis, là aussi, Sontag du 6e escadron, ordonnance du colonel, frappé d’une balle dans les reins ; il souffrait atrocement ; il se coucha à terre pour mourir.

Une épaisse poussière, mêlée de fumée, s’était répandue, provoquée par le martèlement des pas de tant de chevaux ; l’atmosphère embrasée s’était obscurcie. – Le sol, jonché de cadavres d’hommes et de chevaux, de blessés gisant çà et là, était piétiné et durci comme celui d’une grande route.

M. de Varaigne, capitaine commandant du 2e escadron, roula de son cheval, frappé d’une balle à la tête : il ne souffrit pas du moins, celui-là. Il fut immédiatement remplacé par son capitaine en second, M. Paul Leclère, officier très aimé et très estimé des hommes, qui l’appelaient familièrement Paul tout court, pour le distinguer de son homonyme, M. Leclerc, de mon escadron, qui avait été l’une des premières victimes de la journée.

M. de Pierres, lieutenant détaché auprès du général Margueritte*, arriva auprès de M. de Galliffet, auquel il tansmit, comme je le sus le lendemain, le commandement de la division. En allant rejoindre son escadron, son cheval fut tué ; vivement il sauta à terre, le déharnacha lui-même, sella un autre cheval sans cavalier. En dix secondes il était en elle ; il suivit son escadron, le 1er, qui à ce moment partait en fourrageurs ; le 2e escadron lui succéda. Ils disparurent aussitôt à nos yeux.

Peu d’instants après, le commandant Laigneau nous porta en avant. Ce coup-là, ça y était : nous allions voir ce qui se passait sur les pentes. – Mais brusquement nous fûmes arrêtés par le colonel, qui venait de conduire la charge de nos deux premiers escadrons et reparaissait sur la crête, ainsi que quelques débris de la charge qui revenaient à nous. « Il y en a eu assez comme cela, cria-t-il au commandant Laigneau, arrêtez-vous ici. »

Quelques cavaliers du régiment, à pied, parurent sur la crête. A notre gauche, chasseurs d’Afrique du 1er régiment et hussards se ralliaient aussi, assez clairsemés. – Toujours un feu d’enfer !... Je voyais M. de Boisguéhéneuc, jeune sous-lieutenant au visage frais et rose, mais déjà pourvu d’un certain embonpoint, trottinant à la recherche d’une monture qu’il eut vivement trouvée. Je ne sais pourquoi, dans des circonstances aussi tragiques, sa vue me fit rire, ni pourquoi je le trouvais drôle. Il n’y avait vraiment pas de quoi. Un regard du capitaine Rapp, qui dut se demander si je ne devenais pas fou, me remit bien vite au sentiment de la triste réalité !

L’heure était sombre et angoissante ; autour de nous, un tournoiement de cavaliers cherchant à se rallier et de chevaux éclopés, des morts, des blessés, un fracas épouvantable de tous les bruits de la bataille mêlés au sifflement des projectiles de toutes sortes, puis la vision de la défaite, la perception confuse des hourras poussés par nos adversaires dont nous sentions l’horrible enserrement.

Au moral, nous ne pensions plus qu’à bien mourir et souhaitions que ça finisse.

Devant nos deux escadrons très diminués, auprès desquels venaient se reformer de bien rares débris, M. de Galliffet et le commandant Laigneau furent rejoints par le général Ducrot* qui donna l’ordre de charger encore.

C’était à dix mètres au plus en avant de moi, devant l’intervalle qui séparait le 3e escadron du 6e. Je perçus nettement les ordres du général Ducrot*, à moitié tourné vers nous : « Encore un effort, que ce soit pour l’honneur des armes ! » - « Tant que vous voudrez, mon Général, lui répondit M. de Galliffet, tant qu’il en restera un ! » Nous contresignâmes cette fière réponse en les acclamant et en agitant nos sabres : « Oui, mon Général ! Oui, mon Colonel ! »

Immédiatement, M. de Galliffet se plaça devant le régiment à peine reformé, et dont l’effectif représentait, à cette heure, deux petits escadrons. – Tous les officiers se portèrent en avant. M. Geoffroy, vétérinaire, vint se placer auprès de M. Daustel.

Nous fîmes au pas un commencement d’évolution pour nous placer dans la direction de la charge ; nous prenons le galop à la crête ; nous entrevoyons à nouveau la boucle de la Meuse et les groupes ennemis que nous allons charger.

Nous passions sur le terrain de charge de nos anciens escadrons. M. de Linage gisait étendu et, près de lui, un maréchal des logis. Puis, soudainement, je tombai la tête en avant : mon cheval venait d’être atteint ; je me relevai vivement, un peu étourdi, laissant là cette pauvre bête qui, frappée en plein front, était morte sans agonie.

Je me mis à remonter les pentes ; en arrivant au sommet, j’aperçus de l’infanterie qui sortait du bois de l’Algérie et tirait dans ma direction. Je distinguais parfaitement le sifflement caractéristique des balles de Chassepot, qui est plus aigu et plus perçant que celui des balles du fusil Dreyse.

Je ne savais que faire et j’hésitais à me laisser tomber à terre, lorsque quelques chevaux errants vinrent passer près de moi. J’écartai les bras, et l’un d’eux voulut bien se faire prendre : c’était la monture de l’un de mes camarades du 1er escadron. Je l’enfourchai et, très embarrassé, je tâchais de me diriger vers le lieu de notre dernière station, près du Terme, lorsque surgirent, sur ma droite, nos deux escadrons en petit paquet ; à leur tête je reconnus M. de Galliffet. Je me portai vers eux.

Ces maudits fantassins, affolés, continuaient à tirer dans notre direction. Je vis le général Ducrot et son état-major se jeter au-devant d’eux, essayant par tous les moyens de leur faire cesser le feu !

J’atteignis la queue de la colonne et constatai avec plaisir que mes amis Maignien, de P… et Bourdillat étaient encore là. Ils me serrèrent la main. – Mes anciens officiers, M. Gelez et M. Gros étaient de même sains et saufs.

Nous traversâmes le bois de l’Algérie et descendîmes vers Sedan à travers champs, toujours poursuivis par les obus ; puis nous entrâmes dans les ruelles et jardins de Pierremont, où nous avions les plus grandes peines à passer un par un. Ces ruelles, escarpées et rocailleuses, étaient encombrées par des pièces d’artillerie et des caissons ramenés par leurs artilleurs. – Je fus quelques instants arrêté par un caisson sur lequel était lié, la tête en bas, le corps affreusement mutilé d’un officier supérieur d’artillerie ; enfin, sous la poussée, je parvins à faire franchir un petit mur à mon cheval et à me dégager.

Après maintes tribulations, cherchant à suivre mes camarades, j’arrivai vers les fortifications, près du Château ; là je rejoignis ce qui survivait de mon escadron. Le vieux Carlier, Joyeux le trompette et moi restions seuls de la tribu. Le capitaine Rapp et M. Daustel étaient aussi revenus. Le peloton, composé le matin de 27 hommes, n’en comptait plus que 11 à cette heure, tous plus ou moins éclopés ; quant aux chevaux, ils avaient subi tellement de mutilations qu’on ne les reconnaissait plus.

L’on nous fit descendre dans les fossés et mettre pied à terre ; nous demeurâmes debout, adossés à la muraille, tenant nos montures par la bride. Nous eûmes, tout d’abord, un instant d’accalmie, lorsque plusieurs obus vinrent s’abattre sur nous après avoir frappé les murs ; ils nous couvrirent d’éclats et firent encore de nouvelles victimes.

La situation au fond de ce trou était horrible ; l’énervement recommençait ; tout le monde jurait et sacrait à bouche que veux-tu ! C’était une grande pitié que de nous voir en tel état. Le découragement commençait à s’emparer de quelques-uns de nous. Les officiers étaient sombres et stoïques.

Plusieurs d’entre-nous disaient qu’il eut mieux valu tomber sur le champ de bataille que de risquer l’écrasement dans un pareil trou. Il y eut un moment d’écoeurement et de désespoir. Le vieux Carlier me donna une cigarette et me fit coucher à terre en me disant : « Autant couché que debout.

L’énervement commençait à faire place à la résignation, quand des cris répétés de « Bazaine arrive ! » retentirent et nous galvanisèrent. Puis nous entendîmes battre et sonner la charge.

Une troupe, composée de soldats de toutes armes, en tête de laquelle se trouvait un officier de turcos, passait au-dessus de nous, se dirigeant vers Balan. Un grand tambour-major sonnait du clairon ; plusieurs d’entre nous le reconnurent, car il avait servi au régiment quelques années auparavant.

MM. de Pierres et Badenhuyer se saisirent de fusils et, suivis de nombreux chasseurs, voulaient rejoindre cette colonne M. de Galliffet s’interposa de façon impérative.

Quelques instants après, il fit ouvrir une poterne qui donnait dans les fossés intérieurs du vieux château. L’on nous fit prendre les manteaux et abandonner nos pauvres chevaux ; puis, un par un, nous descendîmes par cette poterne, desservie par un petit escalier qui menait à ce nouveau fossé intérieur.

Je trouvai, au bas de cet escalier, un vieux chasseur à barbe blanche du 2e escadron, nommé Leroux, qui ne pouvait plus avancer : il avait, depuis le matin, une balle dans une jambe, ce qui le faisait beaucoup souffrir ; sa botte était pleine de sang. Je lui donnai le bras et, lui s’aidant d’un fusil comme d’une béquille, nous continuâmes à marcher. Le capitaine Rapp, nous voyant ainsi, me dit : « Conduisez-le à une ambulance. Quant à vous, faites-vous panser et rejoignez-nous si vous le pouvez. »

Nous montâmes bien péniblement jusqu’au corps de garde, où se trouvaient quelques pompiers de la ville : nous dûmes y séjourner quelque temps pour livrer passage à une colonne de prisonniers allemands. Ils n’étaient pas très fiers ; car, en l’état d’exaspération dans laquelle se trouvaient les hommes chargés de leur garde ainsi que les échappés du champ de bataille qui les entouraient, ils sentaient bien que leur vie devait tenir à peu de chose. Ils en furent quittes pour quelques horions.

Quant à moi, je n’avais pas d’animosité contre eux ; ce n’est que par la suite, lorsque je pus juger de leur ignoble conduite et de la bassesse de leurs sentiments, que je leur vouai une inimitié qui ne s’est pas éteinte et qui ne s’éteindra probablement jamais.

Après ce défilé, nous traversâmes le Château et descendîmes dans la ville par une voie en lacets. A l’un des tournants, un obus faillit nous renverser, et ses éclats vinrent atteindre un mobile des Ardennes en faction près de sa guérite.

Au bas du chemin, nous trouvâmes une fontaine et, malgré l’encombrement, nous pûmes nous rafraîchir. Leroux surtout avait une soif ardente.

Nous parvînmes jusqu’à la place Turenne. Au moment où nous y arrivions, deux ou trois obus vinrent y tomber ; l’un d’eux érafla la statue, et ses éclats tuèrent deux chevaux attelés à une prolonge abandonnée ; la véranda de verre d’un café voisin fut fortement endommagée.

Laissant Leroux assis au pied de la statue, je me dirigeai vers ce café, bondé d’officiers de toutes armes, afin de me renseigner. Un officier supérieur était étendu mort sur le billard. Je ne pus rien obtenir. Cependant, un capitaine d’infanterie, la tête entourée de linges, m’indiqua l’ambulance où il s’était lui-même fait panser.

Il fallait suivre une petite rue qui passe près de la mairie. Je revins chercher Leroux, et nous recommençâmes nos recherches ; je ne trouvai rien ; toutes les portes étaient fermées.

Enfin, après avoir erré quelque temps, je pus découvrir une porte ouverte : c’était une affreuse chambrette dans laquelle se serraient, effrayés, deux pauvres vieux époux. Ils firent l’aumône d’un verre d’eau à Leroux et l’homme fit au dehors quelques pas avec nous et nous mit dans la bonne direction.

A quelque distance de là nous aperçûmes, enfin, un vaste bâtiment où l’ambulance tant désirée était installée.

Nous entrâmes sous un grand porche voûté, dans lequel un infirmier nous dit de jeter nos armes. Leroux s’exécuta ; quant à moi, je m’y refusai, ne demandant qu’un pansement et désirant, par-dessus toutes choses, rejoindre mes camarades. Du reste, l’aspect de l’ambulance n’avait rien de réjouissant ; l’on y taillait et l’on y rognait de toutes façons ; des cris et des lamentations ! Des morts et des mourants ! C’était encore plus épouvantable que le champ de bataille !

L’infirmier, que j’aidai à conduire Leroux dans une remise où l’on avait étendu de la paille et qui contenait quelques blessés non encore pansés, lava la plaie de mon bras, m’appliqua une sorte de compresse et me banda fortement l’avant-bras ; j’étais mieux ; je serrai la main de mon vieux camarade et m’éloignai.

Je me retrouvai dans la rue, ne sachant où m’acheminer et cherchant, avant tout, les restes de mon escadron. Une horloge, encastrée dans une maison, indiquait six heures trois quarts. Le feu avait cessé presque partout. Les rues étaient littéralement encombrées par des soldats de toutes armes ; quelques-uns groupés par corps ou par compagnies, avec leurs officiers. A chaque minute, le passage était barré par des caissons et voitures dételées et abandonnées ; çà et là le corps d’un cheval éventré et déjà dépouillé de ses chairs par des groupes d’affamés ! L’air était empuanti par les fumées de la bataille et celle des incendies. Des soldats accablés et silencieux, le regard dur, jetaient leurs armes et leur sacs à terre, puis se couchaient épuisés. Quelques braillards.

La nuit allait venir ; je sentis tout le poids de mon isolement au milieu d’une pareille multitude. Exténué à force d’errer, j’allais aussi me jeter à terre au premier endroit venu, lorsque j’aperçus, dans la foule, un phécy de chasseur d’Afrique ; je m’approchai : c’était un de mes amis, Pothier, brigadier au 1er escadron. Il avait de son côté, aidé à transporter un officier blessé depuis le matin, M. Petit, du 2e escadron. Il était, comme moi, un abandonné au milieu de ce gâchis. Sa vue me rendit de l’énergie. Je l’appelai, il se retourna ; ma présence lui fit le même effet!.

A deux, dans ces pitoyables circonstances, nous reprîmes courage et cherchâmes à rejoindre les nôtres. Malgré nos efforts, nous n’y parvînmes pas, et, les ténèbres venues, nous avisâmes, près de nous, une porte cochère de grande maison bourgeoise (1) dont le seuil était protégé par des garde-roues en fer forgé. Nous nous étendîmes, chacun d’un côté, entre la porte et ces garde-roues ; nous étions sûrs ainsi de n’être point écrasés.

Pothier avait du tabac : il m’offrit une cigarette, et nous fumâmes sans parler, ahuris complètement par cette terrifiante succession d’événements ; puis après nous être dit, en guise de bonsoir, que nous avions des chances pour être écrabouillés le lendemain si le feu recommençait, nous essayâmes de dormir.

Les bruits s’apaisaient ; je ne pouvais dormir, je n’avais pas non plus la force de penser. La porte s’ouvrit timidement ; un homme et une femme se penchèrent pour regarder au dehors. C’étaient un domestique et une femme de chambre ; ils nous aperçurent et, après quelques réflexions, ils décidèrent de nous faire entrer.

Nous fûmes bientôt debout ; nous traversâmes une vaste cour pavée, et, ils nous introduisirent dans un vestibule d’où partait un très bel escalier. Un troisième serviteur survint, et ils décidèrent de nous apporter des matelas, que nous étendîmes sur place au pied de l’escalier. Puis ils nous donnèrent du pain, de la viande froide et de la bière ; nous dévorâmes, avec reconnaissance, ces vivres inespérés, qu’ils additionnèrent de café. Quel excellent repas ! Réconfortés, mais envahis par la fatigue, nous nous laissâmes choir sur nos matelas. En dépit des circonstances, nous ne fîmes qu’un somme. 

(1) La maison L. Bacot

SEDAN – IMPRIMERIE EMILE LAROCHE - 22 RUE GAMBETTA - 1910

* source; "Armée Française (1850-1914)"

Reconnaissance de Pont à Mousson, le 12 août 1870

les Chasseurs d'Afrique du Général Margueritte poursuivent les Houzards de Brunswich au delà de Pont à Mousson.

Galliffet à la tête de la cavalerie française à Floing

Charge des Chasseurs d'Afrique à Floing  

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Mémorial de Floing

Le mémorial des Chasseurs d'Afrique, "... les braves gens..." a été inauguré en 1910

dédié à la mémoire et aux souvenirs de nos frères d'armes du 3ème RCA

     

                                       Entrée du Mémorial                                                                                                       Mémorial

    

   Stèle du 3e RCA, inscriptions à l'étendard, décorations                                      Stèle du 3ème RCA, face citations

    

          Croix en mémoire du lieu où le général Margueritte                Tombe du capitaine de Varaigne tombé à la tête

                                    a été mortellement blessé                                                           du 2ème escadron, le 1er septembre 1870

Le mémorial allemand à Floing

Pendant la bataille de 1870 à Floing, les Chasseurs d'Afrique ont chargé à quatre reprises et se sont fait massacrer. Le souverain germanique Guillaume 1er observait les charges depuis La Marfée et il s'est exclamé devant leur courage: "Ah ! les braves gens !"

Le mémorial français à Floing

Etendard du 3ème RCA à l'inauguration du mémorial de Floing en 1910

Rénovation du Mémorial par le Souvenir Français en 2005

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